« Numérique : le pire et le meilleur des mondes »

Le temps de la reprise est là !
La trêve estivale fut reposante et ressourçante, m’offrant de sillonner la moitié ouest de la France, du Pays Basque à la Vendée en passant par Paris. Décidément, quel beau pays que celui-ci ! A chaque tour de roue ou presque, il révèle une extraordinaire variété de paysages. A l’image de “Ma France”, cette belle et inusable chanson de Ferrat !
Les vacances sont une respiration dans laquelle la lecture a toute sa place. De mes lectures au creux de l’été, j’ai retenu ce propos de Thierry Aumônier, dirigeant d’entreprise publié dans les colonnes de La Croix, décidément un excellent quotidien. Je ne résiste pas à le partager en remerciant mon Père de me l’avoir signalé sans oublier l’auteur et le journal :

“Ce que nous apporte l’ère numérique, ce n’est pas le meilleur ou le pire ; c’est tout à la fois le meilleur et le pire. Le mot d’écran, inséparable de nos « terminaux » numériques, devrait d’ailleurs nous mettre la puce à l’oreille : ne signifie-t-il pas un obstacle à la communication ?

Le meilleur et le pire du numérique, c’est d’abord d’améliorer le confort tout en diminuant le goût de l’effort. L’infor­mation est « à portée de clic ». Grâce aux « cookies », qui ne sont pas sans parenté avec les écoutes clandestines, le numérique s’applique même à précéder nos désirs. Dans cette logique, le meilleur et le pire, c’est de nous fournir un réel service tout en installant la possibilité de nous manipuler. En effet, nous ne sommes pas seulement dans une société en mouve­ment mais dans un monde en mutation. Mais c’est la pente technologique qui nous entraîne, pas notre propre volonté, moins encore le désir de créer un nouveau monde. « Quand j’entre dans un monde que je ne connais pas, écrivait saint Jean de la Croix, je suis sur un chemin que je ne connais pas ». Mais les entreprises qui conduisent celte mutation savent, elles, qu’elles suivent le chemin de leur intérêt. Elles sont parfois plus redoutables que des États, en dépit de l’image sympathique qu’elles savent se construire. La vocation de Google, explique son fondateur, c’est de devenir une intelligence universelle, qui pourra répondre à tout ce que vous voulez ; » Le propos serait prétentieux s’il n’était pas porté par une entreprise dont la capitali­sation boursière représente 150 fois celle d’Air France ou le PIB de l’Argentine.

Le meilleur et le pire, c’est le mélange entre rumeur et information. La déonto­logie étant réduite au minimum sur In­ternet, les forums écartent généralement l’insulte, qui porte sur la forme, mais sont impuissants à empêcher le papotage et le ragotage massifs. La diffusion de nouvelles infondées, voire parfois intentionnelle­ment tronquées ou truquées, est monnaie courante ; du coup, le lynchage numérique n’a rien à envier au lynchage médiatique.

Le meilleur et le pire, c’est aussi, à l’école, l’accès facilité à l’information au détriment de la culture. Centrée sur l’acte d’ap­prendre, l’éducation nationale accueille à bras ouverts les outils numériques, après avoir fermé ses portés à la télévision. Mais le numérique n’apporte pas seulement des outils ; comme le remarque Marcel Gauchet, il « fabrique une culture », au moment où l’école ne ressent plus le be­soin de transmettre… en particulier une culture.

Le meilleur et le pire, c’est l’incitation à la réaction plutôt qu’à la réflexion. Le numérique s’impose partout et dans n’im­porte quelle activité. Dans l’entreprise, on préfère même parfois la consultation du mobile dans un rendez-vous ou du por­table dans une réunion que l’écoute de ses interlocuteurs. Il arrive qu’on « gère » ses mails ou ses appels que ses équipes… On est poussé à réagir, souvent même à décider, sous le coup de l’émotion. et non après avoir pris le temps du recul nécessaire à la réflexion.

Le meilleur et le pire, c’est d’accroître les occasions de partage mais de pro­mouvoir le relativisme. Dans l’entreprise, la culture de réseau bouscule et renouvelle la culture hiérarchique avec l’arrivée des générations « connectées ». Mais les ré­seaux sociaux favorisent le poids du regard de l’autre et de l’image publique qu’on veut donner de soi. Quant aux discussions numériques, l’important y est plus sou­vent l’échange lui-même que la recherche de la vérité… Tous les avis se valent.

Le meilleur et le pire, c’est enfin l’apport de vitesse au détriment du sens. Grâce aux outils numériques, on parvient à faire à la fois plus de choses en même temps et à les faire plus vite. Le levier de produc­tivité individuelle, collective ou écono­mique est prodigieux. Le risque est l’étour­dissement numérique, qui vous pousse à considérer l’accélération comme un but en soi. Finalement, le numérique fait gagner, plus que tout, du temps… mais du temps pour quoi, du temps pour qui ?

Le développement des outils numériques engendre une mutation culturelle qui privilégie l’instantanéité, le réseau et le confort, au détriment de la réflexion, de l’écoute et de l’effort. Leur usage n’a de facile que le mode d’accès ou le mode d’emploi mais l’enjeu n’est pas de savoir les utiliser : il est de les maîtriser, c’est-à-dire de nous maîtriser. L’alternative serait l’esclavage confortable du « meilleur des mondes ».”

Bonne rentrée à chacune et chacun de vous.

Codicille en date du 26 août – 22h50
L’actualité du jour, révélant l’assassinat en direct de deux journalistes sur une chaîne de télévision américaine accrédite nettement l’hypothèse la plus pessimiste selon laquelle le numérique peut être la pire des choses !

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