Décrypter la demande de participation citoyenne

Avec ses imperfections, le documentaire “La République de Saillans” (*) diffusé récemment sur LCP pose un regard sur l’expérience de participation citoyenne initiée tout au long du mandat 2014-2020 dans une initiative de l’équipe municipale, aussi courageuse qu’imparfaite, pour redonner du sens à la vie politique de ce village de 1230 habitants planté au bord de la rivière Drôme. Il y est question de démocratie, de citoyenneté, de vote, d’intérêt privé et d’intelligence collective… A travers le point de vue des différents acteurs, il pointe leur fierté de s’être impliqués mais aussi les écueils, les contradictions et les limites de la participation citoyenne.

Si l’expérience qui a mobilisé très largement a fait naître beaucoup d’espoir, elle a aussi généré de la déception, de la lassitude, de l’agacement, des incompréhensions. Et même des frustrations si l’on se réfère aux paroles des habitants desquelles émergent beaucoup d’interrogations sur ce qu’est une “bonne” décision collective entre “consentement“, “consensus mou” et “compromis”.

Au final, les habitants livrent un bilan mitigé. A tel point que lors des dernières élections municipales l’équipe portant cette démarche n’a pas été reconduite, laissant la place à des opposants qui se sont empressés de revenir à une gouvernance académique et qui n’aura pas tardé dans un retour de balancier, comme souvent, à remettre le couvercle sur la marmite démocratique ! Quoi qu’on pense, à coup sûr, un documentaire à voir.

Sans aucun doute la crise sanitaire et son cortège de restrictions de contacts n’auront pas aidé à l’émergence de démarches de participation citoyenne qui était une demande forte exprimée dans les élections municipales de 2020 d’ailleurs assez nettement relayée par les listes en lice. Mais au-delà de ce constat d’évidence, reconnaissons qu’à de rares exceptions près, essentiellement ciblées sur les budgets participatifs, on ne perçoit pas un grand volontarisme des équipes municipales élues à initier des démarches participatives. Soit qu’elles considèrent que les conditions ne sont pas réunies, soit qu’elles sont mobilisées sur d’autres priorités, soit qu’elles se sentent démunies, soit enfin qu’elles en ont peur.

Si c’est dommage – et assurément plus compliqué dans le contexte – c’est surtout une erreur à double titre, car :

  • c’est manquer de donner du sens et de créer du lien dans un temps où chacun en a terriblement besoin.
  • c’est participer à nourrir la défiance et donc creuser le fossé entre les citoyens et leurs élus.

S’engager dans une démarche participative, ce n’est pas nécessairement mettre en branle une usine à gaz ! Dans les collectivités qui ne l’ont pas expérimentée mais qui sont tentées de s’y engager, mieux vaut – et de très loin – se fixer des objectifs modestes dans une démarche simple, accessible et bien cadrée. (cf. ici)

A cet égard, il est intéressant de tenter de décrypter ce que recouvre la demande de participation exprimée par les habitants, notamment en se référant à l’expérience de Saillans qui montre que la participation à tout va, à tout propos, ça ne marche pas vraiment, en tous cas pas dans la durée.

La revendication participative procède de plusieurs facteurs. Le premier, c’est effectivement la défiance institutionnelle qui s’exprime à des degrés divers selon l’institution (**). De manière schématique, plus on s’éloigne du citoyen, plus la défiance s’accroît. Ce sentiment de défiance suscitant la revendication d’un “droit” de contrôle, voire d’inflexion de la décision publique.

Le second tient à l’évolution de fond de la société qui bouscule la relation à l’autorité et au pouvoir dans toutes les sphères où la décision s’exerce. La verticalité du pouvoir, qui a longtemps été la règle d’une gouvernance incarnée dans une relation dominants-dominés, laisse aujourd’hui place à une nouvelle forme de relation plus horizontale. Dans ce cadre, la légitimité politique de l’élu ne lui donne plus le droit de décider pour tous en permanence avec, pour corollaire, une revendication de co-construction de la décision.

Enfin, pour certains courants politiques, l’exigence de démocratie participative est une nécessité absolue compte tenu de l’affaiblissement, élection après élection, de la démocratie représentative qui ne serait plus en mesure de satisfaire l’intérêt général compte tenu d’une abstention de plus en plus forte. Mais cette dualité entre démocratie représentative et participative est un autre débat…

Si l’aspiration des citoyens à participer sous une forme ou une autre est avérée, la nature et l’ampleur de l’engagement qu’ils sont prêts à consentir sont nettement incertaines.

Ces problématiques sont d’ailleurs bien mises en lumière dans le documentaire sur Saillans qui pointe la difficulté de concilier motivation individuelle à participer – qui procède souvent d’une aspiration à promouvoir ou défendre un intérêt particulier – et définition d’un intérêt commun dans une dynamique collective.

Sans perdre de vue l’écueil, assez récurrent, de la désillusion nourrie par la captation des dispositifs par des citoyens “spécialistes de la participation”. Monopolisant la parole, ils évincent de facto ceux pour qui exprimer une idée, un ressenti, un point de vue ou tout simplement prendre la parole en public est un exercice difficile. D’autres catégories d’habitants, socialement défavorisées, se tenant quasi systématiquement à l’écart des processus participatifs.

Ainsi on voit bien que le sujet est éminemment politique. Engager un processus participatif ne saurait se résumer aux seuls choix de la méthodologie de participation. Bien au-delà du florilège des “post it” multicolores, très fréquemment de mise, dans des initiatives bien (trop) cadenassées, le vrai enjeu c’est de proposer une offre de participation donnant aux habitants la possibilité d’identifier les problèmes à partir de leurs vécus et de décider des controverses à soumettre au débat.

Car pour espérer venir à bout du malaise démocratique, il ne faut pas tant d’inventer ou rafistoler les outils de la démocratie participative que de prendre les moyens d’aborder les enjeux de fond qui préoccupent les citoyens.

 

(*) Documentaire de Sarah Jacquet et Dorine Brun « La République de Saillans » diffusé lundi 22 mars sur LCP. En replay ici
(**) Baromètre de la confiance – vague 12 – février 2021

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.